J'ai + de parapotes que d'amis
et je ne suis pas sûre que ce soit un problème
C’est quand même bizarre ces relations qu’on a avec des personnes qu’on ne connaît absolument pas 👀 — combien de fois je me suis retrouvée à parler de streamers et de youtubeurs comme si c’était réellement mes potes ?
« j’espère que le van de Trinity et Steph ne va pas avoir de nouveaux problèmes cette année »
« Kenny et Étoiles méritaient de gagner cette Zlan (« au nom de l’amitié »), mais ils doivent être sacrément fiers d’eux quand même »
« je ne vois plus beaucoup MV en live, il doit être épuisé après tous ses évènements »
Quand avant on faisait ce genre de remarque en parlant de personnages de fiction (des séries ou des films notamment), aujourd’hui nous le faisons avec de vrais humains, qui partagent un bout de leur vie sur Internet. Créant donc des relations parasociales.
Nous avons tous des parapotes
Consommer le contenu d’un créateur régulièrement nous embarque dans quelque chose que nous n’aurions peut-être jamais soupçonné : la construction d’une relation à sens unique.
🖥️ Je regarde très souvent les lives Twitch de Trinity (IRL/voyages) et par la force des choses je connais ses manières, son humour, ses valeurs, ses goûts, son planning des prochains mois… comme si c’était ma pote (!!!). Mon cerveau se fout de savoir si c’est réciproque ou non et décide de créer une sorte de lien affectif, intensifié au rythme des lives → c’est tout aussi fascinant que cringe.
En 1956, les sociologues Donald Horton et Richard Wohl ont appelé ça « l’illusion d’intimité »1 : observant que les interactions entre les spectateurs et les personnalités des médias ressemblent à de vraies relations sociales. Neurologiquement, le cerveau ne fait de toute façon pas la différence entre quelqu’un que tu as vu en vrai, et quelqu’un que tu as vu +100h sur un écran 📺
Je trouve que la régularité intensifie le développement de la relation parasociale : plus on a rendez-vous avec son créateur pref’, plus on l’associe à notre quotidien, plus le lien affectif se renforce.
Mais ça ne fonctionne pas avec n’importe qui ! ☝🏻 Généralement, on devient parapotes avec des personnes qui nous impressionnent, qu’on admire, ou avec qui on partage des valeurs/qui nous ressemblent ou nous font mourir de rire.
Ava est ma parapote parce que j’aime et partage ses valeurs.
Fanny est ma parapote parce qu’on partage la passion des trucs 90’s.
Zerator est mon parapote parce qu’il crée toujours les meilleures teufs virtuelles.
Et puis il y a les parapotes de mes proches ! JNSPJ est la parapote de ma meilleure amie, Ribo est le parapote de mon mec … 🤪 etc, etc.
Le problème, c’est que parfois il y a un fossé entre ce que nous montre le créateur de contenu et qui il est vraiment. Mais on en parlera un peu plus loin 🙃
Le quotidien avec des parapotes
Chaque jour, il y a 35 millions de visiteurs sur Twitch dans le monde 🌎 Ce n’est donc plus vraiment une plateforme de niche : beaucoup d’humains sur cette planète ont au moins 1 parapote. Mais alors à quoi ressemble notre quotidien lorsqu’on tisse des relations parasociales ?
le sentiment de présence
Te souviens-tu quand tu arrivais chez ta grand mère et qu’elle avait toujours la radio en fond ? C’est ce que les chercheurs appellent « la simulation parasociale »2 : un bruit de fond rassurant, source de compagnie et de réconfort.
Au moment où tu lis ces lignes, des milliers de personnes ont un stream qui tourne en fond, sur leur ordi ou leur télévision. Les streamers nous accompagnent dans notre quotidien et on les écoute jouer et/ou discuter en étendant notre linge (l’histoire de ma vie ahah), en cuisinant, en faisant du sport, en conduisant… et j’en passe !
on organise notre quotidien autour de leur planning
Dans les relations parasociales les plus fortes, certains adaptent leur planning à celui de leur streamer pref’. Ça m’est arrivé des centaines de fois de me dire : « ok je vais bosser à fond ce matin pour pouvoir suivre le stream cet aprem ! » 💬
Pour faire une nouvelle dédicace aux mamies : c’est comme quand elles regardaient « Les Feux de l’Amour » tous les jours à la même heure. Aujourd’hui, les relations parasociales sont construites autour de rendez-vous : tu sais où et quand tu vas retrouver ton parapote. C’est acté et rassurant : terrain idéal pour développer des habitudes AUTOUR d’eux.
on les intègre à nos conversations IRL
Il est hyper fréquent de m’entendre dire à mes vrais potes : « faut qu’on parle de machin, t’en penses quoi toi ? » ou « ohlala, Zerator a annoncé que le prochain Zevent serait le dernier, ça va être mi-triste mi-festif 😭 »
Je parle d’eux comme s’ils étaient de bons amis à moi : je les cite, je les recommande, et je défends même parfois leurs opinions ! Mais c’est aussi parce que… ⤵️
« J’y fus » : ou comment vivre des expériences avec eux
Personnellement (quand je regarde des lives Twitch notamment), je ne consomme pas juste du contenu : je vis des moments. Je vois des streamers heureux, frustrés, surpris, en galère… et je traverse ces émotions avec eux, en direct.
Dans les moments les plus intenses en émotion, on peut d’ailleurs voir fleurir dans les tchats : « J’y fus » — pour témoigner que tu étais là, dans ce moment fort, comme si on avait assisté ensemble à quelque chose ⤵️
J’ai d’ailleurs des souvenirs très clairs de moments vécus sur Twitch qui resteront surement dans ma mémoire très longtemps : la fin de RPZ chez Ponce, l’émotion de Sylvain chez JDG, la Pixel War, la dernière de Zen — ils sont tous aussi forts que si je les avais moi-même vécus IRL, c’est dingue non ?!
Les expériences que nous offrent nos streamers préférés créent une sorte de mémoire partagée, des ref’ communes. On a pas juste regardé quelqu’un, on a vécu quelque chose avec lui.
Jusque-là rien de bien étonnant : plus on fréquente un humain, plus on vit des choses avec lui, plus on s’attache à lui, plus il fait partie de notre quotidien.
→ Sauf que c’est une relation à sens unique.
Une relation à sens unique
Nos créateurs de contenus préférés savent que nous existons, mais n’ont clairement pas le niveau de connaissance que nous avons d’eux 👀 — j’en ai personnellement pleinement conscience depuis que je me suis retrouvée dans les deux camps.
Ces dernières années, dans le cadre de mon activité pro, j’ai rencontré des personnes qui lisaient mes contenus (blog pro, newsletter pro, stories sur IG…) depuis des années : ces personnes savent une multitude de choses sur moi, mes goûts, mes centres d’intérêts, mes valeurs… mais moi, je ne connais parfois même pas leurs prénoms ! 🥲
Cette asymétrie de connaissance est tout aussi flagrante (si ce n’est +) entre un streamer sur Twitch et un viewer, car plus la communauté est grande plus le déséquilibre est fort.
Et puis rappelons aussi que pour certains créateurs de contenus les plus suivis, nourrir cette relation parasociale fait partie de leur job. Ça crée (à mes yeux) une intimité artificielle qui alimente une image, parfois fake ⚡️
Ces dernières années, j’ai eu la chance de rencontrer des créateurs de contenus IRL. Certains ont eu des comportements adorables, au-delà même de mes attentes (par exemple Micode), et d’autres avec qui j’ai clairement passé un mauvais moment — loin de l’image qu’ils donnaient d’eux au travers de leurs contenus.
Être différent IRL qu’en ligne c’est leur droit ! Peut-être même que certains cultivent un persona et jouent un rôle, délibérément. Mais les viewers ne font pas toujours la différence (et ça peut déclencher de vraies déceptions, mais ce sujet mériterait un contenu dédié ahah).
Cette relation à sens unique peut donc devenir rapidement douloureuse pour les abonnés les plus investis. C’est encore plus vrai lorsque la relation s’arrête, générant des émotions comparables à une véritable rupture.
« Fin », c’est le message publié en 2023 par Corobizar, pionnier du streaming français sur le jeu League Of Legends. Dans la foulée, il a supprimé tous ses comptes sociaux et a disparu du web : des milliers de personnes ont perdu, du jour au lendemain, leur parapote. Pendant que lui s’en va simplement « vers de nouveaux horizons » … l’asymétrie de la relation dans toute sa splendeur 🙃
Les parapotes nourrissent-ils notre solitude ?
Il est très très fréquent qu’on associe les relations parasociales (et tout ce qu’elles induisent) à la solitude. Après tout c’est vrai, on passe parfois plus de temps avec certains streamers qu’avec nos propres amis ! 😆 C’est d’ailleurs ce constat qui m’a motivée à creuser ce sujet.
Et après de looongues minutes de recherche, personne n’a la réponse scientifique à la question : est-ce la solitude qui pousse vers le parasocial ou le parasocial qui amplifie la solitude ? 🧐
Je vais donc m’en tenir à ce que je pense : le lien parasocial que nous entretenons avec certains créateurs de contenus est sain quand il n’est pas le SEUL lien social dans notre quotidien. La diversité est, à mes yeux, toujours la meilleure approche (et ça s’applique dans bien d’autres domaines !).
Je suis même plutôt optimiste quand je constate que les évènements vécus en ligne ne sont plus seulement des expériences individuelles : dans une étude de 20213, il a été montré que ce lien parasocial peut être partagé au sein d’une communauté de fans, créant de nouveaux liens sociaux de ces expériences communes (par exemple : dans le public du GP Explorer, du Popcorn Festival ou d’une Zlan).
J’ai conscience que j’occulte bien des dérives des relations parasociales dans ce contenu, alors que vous soyez créateur de contenus, viewer, ou les deux : faites attention à vous, les humains sont parfois motivés de très mauvaises intentions.
Voilà 💜
Je crois qu’à partir du moment où tu publies quelque chose sur Internet (que ce soit vu par 3 ou 300 000 personnes), tu es le parapote de quelqu’un. Ton contenu nourrit le cerveau d’un autre être humain sur cette planète. À mes yeux, c’est une responsabilité à prendre au sérieux 🤓
Maintenant je suis très curieuse d’avoir ton avis sur les relations parasociales ! (et, pourquoi pas, découvrir qui est ton parapote du moment).





Cet article est tellement génial !
Cela fait réfléchir ou tout simplement constater, mettre des mots.
Moi ce qui me gène par moment dans certaines de mes relations "parasociales", c'est quand je tague une personne, généralement pour la faire connaître, ou que je réagis à ses storys, plusieurs fois en quelques jours, j'ai peur de passer pour une groupie 😅 d'embêter la personne ... Difficile de savoir où poser la limite, surtout qu'elle varie d'une personne à l'autre.
Bref merci d'avoir apporté ce sujet.
C’est toi ma para pote Julia ! Je me suis déjà dit que c’était à sens unique, ce qui aurait pu me décevoir avant lorsque je n’avait pas de réponse à un message d’un créateur de contenu. Aujourd’hui il y a aussi le côté communauté. Le para pote n’est peut être pas dispo, mais ses fans bienveillant peuvent te répondre. De mon côté, j’ai toujours répondu à tous mes prospects de la façon dont j’aurai aimé recevoir l’attention du parapote. Souvent je me dis « ah untel dans la vraie vie on pourrait être pote ! J’aimerai trop le/la rencontrer »